For a Methodical Defense: One Step at a Time
___
Pour une défensive méthodique : une marche à la fois
Par Rénald Boisvert
Dans un premier article intitulé : «La défensive, faut-il la valoriser?», j’ai voulu montrer
qu’une bonne défensive pouvait dynamiser l’attaque. Sur ce point, Roberto Duran m’est
apparu l’exemple le plus éloquent en raison de sa défensive que j’ai qualifié de «complète»
et de «multifonctionnelle».
L’objectif premier était alors de mettre en valeur la maîtrise par les jeunes boxeurs d’une
plus grande variété de moyens de défense. Car c’est précisément cette diversité
d’apprentissage qui permet le mieux d’outiller les jeunes boxeurs en vue de soutenir
l’attaque tout en préservant l’importance d’une boxe à la fois sécuritaire et efficace.
Par ailleurs, étant donné la quantité des moyens de défense, les jeunes boxeurs ne risquent-
ils pas de se retrouver face à une sorte de méli-mélo? Comment s’assurer de leur progression tout en évitant la confusion? Enfin, quelle sorte d’approche l’entraîneur doit-il
alors utiliser?
Pour répondre à ces questions, il n’y a pas de meilleur guide que la «pédagogie». Par
conséquent, c’est à partir de cette approche que je me propose maintenant d’examiner la
défensive. En terminant, je traiterai brièvement de deux cas particuliers : ceux de Mike
Tyson et de Muhammad Ali.
LA PÉDAGOGIE
Il s’agit de l’art d’enseigner. Appliqué à la boxe, ceci suppose que l’apprentissage d’un jeune
athlète est guidé par un enseignement éclairé et méthodique. «Éclairé» dans la mesure où
les éléments techniques sont tous présents. «Méthodique» au sens où l’entraîneur respecte
un ordre d’enseignement. L’entraîneur ne doit donc pas brûler les étapes.
D’abord, ma toute première tâche est de convaincre les lecteurs – et notamment les
entraîneurs – qu’il faille d’abord prioriser un moyen de défense en particulier lors de
l’initiation du boxeur. Ainsi, parmi tous les types de défensive, ce sont les «blocages» qui
méritent le plus d’être enseignés au départ. La raison est simple. Ils sont faciles à maîtriser
et plus sécuritaires que tout autre moyen de défense.
Bien évidemment, je ne réfère pas ici à la défensive «bouclier». Contrairement à ce dernier
type de défensive, les blocages proprement dits sont effectués d’un seul bras à la fois et,
chose essentielle, ils impliquent un transfert du centre de gravité afin de pouvoir générer
une riposte efficace. Voyez avec quelle aisance le blocage est effectué dans la vidéo qui
suit:
https://www.youtube.com/shorts/pFosMjWpgWA
m’inscris donc en faux en ce qui concerne cette croyance enracinée chez beaucoup
d’entraîneurs selon laquelle les blocages occasionneraient une grande dépense d’énergie.
En fait, un blocage bien exécuté ne requiert pas plus d’énergie qu’une esquive. De plus,
lorsque accompagnĂ© d’un «roulement» (comme dans la vidĂ©o), le blocage devient tout Ă
fait propice Ă la contre-attaque.
Mais il y a une raison encore plus fondamentale pour laquelle un pédagogue averti
enseignera les blocages avant tout autre type de défensive. Je veux parler ici des
«automatismes» qui auront été créés au départ chez le jeune athlète. Ainsi, ce sont les
manœuvres défensives qu’il aura répétées longuement et en tout premier lieu qui agiront
avant tout, semblable à un réflexe.
Lorsque le jeune boxeur se retrouvera dans une situation où il est débordé par l’attaque de
l’adversaire, même pour un très court moment, ce sont donc ces automatismes que le jeune
boxeur aura programmés en défensive qui prévaudront sur les autres moyens de défense
qu’il aura par la suite développés. Dans une telle situation, ni les parades, ni les esquives ne
peuvent être considérées comme étant aussi sécuritaires que les blocages pour le jeune
boxeur inexpérimenté.
Enfin, une autre raison milite en faveur de l’enseignement des blocages en tout premier
lieu. Je réfère ici à la prédisposition que les blocages – dans la mesure où ils sont bien
exécutés – vont créer chez le jeune athlète à l’égard de son apprentissage éventuel des
esquives et des parades. En fait, la maîtrise des blocages va préparer, faciliter et simplifier
l’apprentissage des autres moyens de défense.
Pour bien saisir ce point de vue, il s’agit de concevoir ce qui se passe au plan mécanique :
ainsi, le blocage constitue une sorte de «patron-moteur de base» qui se retrouve dans les
moyens de défense plus complexes que sont les esquives et les parades. Cela s’observe
aisément en étant attentif. Je vous suggère d’en faire vous-même l’expérience comme le
font les boxeurs, par exemple devant un miroir.
Vous constaterez alors que l’apprentissage d’un blocage se fait lui-même par étapes.
D’abord, dans sa forme simple, ce geste défensif finit par s’enrichir d’un roulement d’épaule
et d’un transfert du poids du corps; ce sont précisément ces gestes (roulement et transfert)
qui se retrouvent sous une forme à peine plus élaborée lors de l’esquive et de la parade.
L’objectif pédagogique est ici de progresser du simple au complexe, et non l’inverse.
LES ESQUIVES ET LES PARADES (DÉVIATIONS)
Je vais peut-ĂŞtre en surprendre quelques-uns en affirmant ici que je suis un grand
admirateur de ces artistes de l’esquive et de la parade. Eh oui! N’y voyez pas de
contradiction! Bien au contraire, je sais par expérience que la maîtrise préalable des
blocages amènera le jeune boxeur à posséder plus efficacement l’art d’esquiver, de rouler
les coups et d’effectuer les parades. Plus encore, grâce Ă cette progression, il aura appris Ă
maîtriser les différentes manœuvres défensives avec une meilleure technique et une plus
grande fluidité.
Pour ma part, les esquives et les parades sont des moyens de défense nettement plus
avancés que les blocages. Ils ont un énorme avantage sur ces derniers au niveau de l’effet
de surprise. Par conséquent, je considère que les esquives et les parades sont au cœur de la
stratégie et des tactiques défensives auxquelles doit recourir le boxeur. Mais qui dit
stratégie, dit aussi choix parmi plusieurs options. À ce niveau, le boxeur inexpérimenté ne
doit pas agir de façon mécanique en utilisant répétitivement le même moyen de défense.
De surcroît, celui-ci doit être en mesure de reconnaître les situations où il a plutôt avantage
à opter pour un moyen de défense plus sécuritaire.
En résumé, lorsqu’un jeune boxeur se trouve en difficulté et qu’il est contraint de réagir
sous la pression, il devrait pouvoir compter sur les blocages (ils sont sécuritaires et
efficaces). Par ailleurs, lorsque ce boxeur contrôle la situation et veut faire preuve d’habiles
tactiques défensives, alors il aura avantage à opter principalement pour les esquives et les
parades (celles-ci se démarquent en vue de tendre des pièges à l’adversaire). Bien
évidemment, on aura compris que cette mise en garde concernant le recours aux blocages
en tout premier lieu s’applique davantage aux boxeurs inexpérimentés. Mais il faut se
souvenir que tous les boxeurs l’ont été…
PRÉCISION PÉDAGOGIQUE
Pour fins de discussion, imaginez-vous, en tant qu’entraîneur, devant un jeune prodige qui
débute la boxe. Vous savez que ce jeune athlète a tout ce qu’il faut pour devenir un boxeur
d’élite. Vous savez aussi que les esquives et les parades sont ce qu’il doit maîtriser pour
devenir un boxeur spectaculaire et efficace. Alors pourquoi pas les lui enseigner
immédiatement? Là est le piège! Là est la tentation d’utiliser un raccourci! À mon avis, ce
serait une fâcheuse erreur que de procéder ainsi.
Cependant, prioriser l’enseignement des blocages au tout début de l’apprentissage de
l’athlète ne signifie pas que l’entraîneur doive attendre que leur exécution soit parfaite
avant de procéder à l’enseignement des autres moyens de défense. Aussi, quelques
semaines seulement suffisent à la plupart des athlètes pour atteindre une maîtrise
raisonnable des blocages. L’important, c’est que le jeune boxeur associe la maîtrise des
blocages à la base de son apprentissage et à la sécurité qu’elle lui procure.
Ainsi, il convient que l’entraîneur enseigne très tôt les esquives (même après trois ou
quatre semaines seulement), dans la mesure oĂą il a conscience que ce sont les blocages qui
serviront d’ossature à l’enseignement de celles-ci (ci-avant, j’ai décrit les blocages comme
des patrons-moteurs de base). Par conséquent, même s’il m’apparaît important que le
débutant progresse une marche à la fois, il ne faut quand même pas trop tarder avant de
passer d’une étape à l’autre.
D’ailleurs, je tiens à préciser que l’entraîneur qui s’attarderait trop longtemps sur
l’enseignement des blocages ne rendrait pas justice à tout le potentiel d’adaptation des
athlètes. Ainsi, en graduant les difficultés d’apprentissage selon un rythme diligent, mais
mesuré, l’entraîneur se trouve à stimuler chez les athlètes leur capacité d’atteindre une compréhension non compartimentée de l’ensemble des moyens de défenses. Car c’est cette
vue d’ensemble de la défensive qui permet aux athlètes de faire des liens efficaces entre les
diverses opportunités de contre-attaque.
LES BOXEURS EXPÉRIMENTÉS
Une fois que le boxeur est parvenu à maîtriser l’ensemble des moyens de défense, il se peut
fort bien qu’il en vienne à prioriser un type de défensive en particulier. On dira qu’il se
spĂ©cialise. Ce qui importe alors, c’est qu’au moment de sa spĂ©cialisation, cet athlète ait dĂ©jĂ
assimilé tous les moyens de défense. Le cas échéant, il les aura tous gravés dans ce que
l’on entend par la «mémoire musculaire»; ceux-ci demeureront donc disponibles et en état
d’alerte en cas de besoin.
Par ailleurs, en tant qu’entraîneur, je sais bien qu’il n’est pas toujours simple de convaincre
nos boxeurs d’accorder plus d’importance aux aspects défensifs. Mais ce qui m’est
particulièrement difficile à accepter, c’est lorsque les lacunes se situent à la base de la
défensive, soit au niveau de la maîtrise des blocages. Or paradoxalement, cela a été
manifestement le cas pour le boxeur le plus adulé de tous les temps.
MUHAMMAD ALI
Dès ses débuts, Cassius Clay est apparu comme le plus flamboyant des boxeurs, notamment pour son jeu de jambes et ses esquives dont les traits fantaisistes et non-
orthodoxes avaient cependant de quoi inquiéter ses entraîneurs. Malgré tout, celui qui a changé son nom pour celui de Muhammad Ali a su tirer son épingle du jeu en raison de ses
habiletés exceptionnelles, de son courage légendaire et aussi, disons-le, grâce à sa capacité
d’encaisser les coups.
Mais Muhammad Ali aurait pu s’épargner un grand nombre de châtiments s’il avait
développé une utilisation adéquate des blocages. Combien de crochets de gauche aurait-il
pu bloquer lorsque Joe Frazier s’avançait vers lui? Et notamment en fin de carrière, était-il
nécessaire qu’il encaisse autant de droites de Earnie Shavers? Alors pourquoi? Je ne vois
ici aucune autre explication plausible que le refus ou la négligence du principal intéressé
de faire l’apprentissage des blocages. Dans ses combats, Ali se limitait à utiliser tout au
plus et en dernier ressort la défensive bouclier. Pourtant, compte tenu de son immense
talent, il aurait pu maîtriser mieux que quiconque l’art de bloquer les coups.
De nos jours, plusieurs jeunes boxeurs, même talentueux, négligent de faire un
apprentissage adéquat des blocages. Peut-être que cela s’explique par le fait qu’ils ont
choisi pour modèles certains de ces boxeurs particulièrement doués pour les esquives.
Notamment, l’un de ces modèles mérite que je m’y arrête.
MIKE TYSON
On sait que Mike Tyson a fait l’apprentissage des esquives dès ses débuts. Au moment de
son initiation, ce n’était manifestement pas les blocages qui comptaient le plus. Pourtant, en ce qui concerne la défensive, il serait difficile d’imaginer une meilleure progression
pour un boxeur. Il est vrai que l’entraîneur Cus D’Amato avait conçu pour son protégé un
type d’entraînement qui était parfaitement adapté à ses habiletés. En revanche, ce type
d’entraînement convient-il vraiment à l’ensemble des jeunes boxeurs? Je ne le crois pas. À
mon avis, Mike Tyson fait partie d’une poignée de boxeurs auxquels il faut appliquer
l’adage suivant : «c’est l’exception qui confirme la règle».
Sans rien enlever au génie de Cus D’Amato, je ne crois pas que l’ordre d’enseignement qu’il
a conçu à propos de la défensive soit approprié en vue d’initier la plupart des jeunes
athlètes. En fait, Mike Tyson était le candidat idéal, le prototype parfait aux fins de valider
le point de vue de D’Amato. Hélas, en ce qui concerne la défensive, cette méthode,
parfaitement adaptée aux qualités athlétiques de Mike Tyson, ne saurait à mon humble
avis, produire les mêmes résultats chez la majorité des jeunes boxeurs.
Sur cette question, il faut bien me comprendre! Je n’ai aucunement la prétention que mon
point de vue concernant l’enseignement de la dĂ©fensive est le seul Ă pouvoir s’appliquer Ă
de jeunes boxeurs. D’ailleurs, il y aura toujours de ces génies, comme Cus D’Amato, qui
élaboreront des méthodes d’apprentissage qui ressortiront du lot. En revanche, la question qui demeure est de savoir si ces méthodes sont d’application générale, ou encore, si celles-
ci s’avèrent plutôt d’application plus ou moins restreinte. Pour ma part, j’ai choisi d’emprunter à la pédagogie en raison de sa portée large et étendue.
Mais la réponse à cette question revient finalement à chacun de vous ainsi qu’à chacun des
entraîneurs. Mon tout premier objectif était ici de nourrir la réflexion sur ce sujet.
CONCLUSION
Parmi les divers moyens de défense, j’ai omis volontairement de traiter de l’un deux : le jeu
de jambes. En fait, je veux réserver ce sujet pour plus tard. Compte tenu notamment que le
jeu de jambes m’apparaît davantage hybride en raison de ses caractéristiques autant
offensives que défensives, je crois que ce sujet mérite un traitement particulier.
En revanche, comme pour le blocage, le jeu de jambes gagne à être enseigné au tout début
de l’apprentissage de l’athlète. De même, pour que son développement soit optimal, cet
apprentissage doit être soumis à une progression qui soit bien mesurée et structurée. C’est
encore une simple question de pédagogie!
